Note #31 quater - La dernière nuit chez les Beaumont
- Lyra Embercroft

- il y a 1 jour
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📍 Nouvelle-Orléans - Nuit du 21 au 22 mars 2048, dernière nuit chez les Beaumont.
Je n'avais pas fait ma valise en arrivant. Je ne l'avais pas faite non plus le jour où j'aurais dû. Je l'ai faite cette nuit-là, vers deux heures, assise par terre dans une chambre qui n'était pas la mienne, à la lumière d'une lampe que j'avais rapprochée du sol pour ne réveiller personne.
La maison ne dormait pas. Je commence à croire qu'elle ne dort jamais vraiment, elle baisse le son, c'est tout. Le bois travaillait au-dessus de moi selon un rythme que j'avais fini par reconnaître, et deux fois l'air a changé de température dans le couloir sans que la porte bouge. Une semaine plus tôt, je me serais relevée pour vérifier. Cette nuit-là, je n'ai pas résisté longtemps : le sommeil ne venait pas, et les bruits ont fini par me faire descendre, en pleine nuit, sans bien savoir ce que j'espérais trouver en bas.
J'ai posé les choses une par une sur le lit avant de les ranger, et je me suis rendu compte que je pouvais dire, pour presque chacune, qui me l'avait donnée.
La robe bleue, que je n'avais pas choisie et que je ne rendrai pas. Une feuille pliée en quatre, glissée dans la poche extérieure par une main plus petite que la mienne. Je ne l'ai pas ouverte, et je crois que c'est exactement ce qu'on attendait de moi. L'étiquette du Petit French, que j'ai décollée d'une bouteille un midi sans savoir pourquoi, et qui a voyagé depuis dans mon carnet comme un ticket qu'on garde. Ma peluche crocodile, qui a survécu à mon séjour et n'a jamais rien demandé, un bout de mes cousins que j'emporte avec moi. Quelques pétales du dernier bouquet de ma chambre, pressés entre deux pages pour garder la couleur, ce souvenir d'amour de ma tante Evangeline.
Et puis il y avait la septième chose.
Elle était au fond de ma poche de veste en cuir, achetée avec ma tante Zara, celle que je n'avais pas mise depuis deux jours. Petite, plate, banale. Elle venait de L'Entre-Deux, je le savais rien qu'à la toucher. Je ne me souviens pas qu'on me l'ait donnée. Je ne me souviens pas de l'avoir prise. J'ai passé un long moment à essayer de reconstituer le moment où elle aurait pu changer de main, et je n'y suis pas arrivée.
Je l'ai mise dans la valise. C'est ce qui m'inquiète le plus, en réalité : je ne me suis pas demandé si je devais la laisser.
La lumière n'était pas encore là, seulement l'idée de la lumière.
Devant la porte de derrière, il n'y avait personne.
C'est ça que je n'arrive pas à écrire correctement, et c'est pour ça que j'écris quand même. Toute la semaine, ils avaient été là, Baron, Nyx, Opal et Shiro, toujours dans un coin de la maison, sans que personne les appelle et sans qu'aucun adulte le commente. Ce matin-là, le carrelage était vide, propre, froid. Comme si le travail était fini. Comme si ma partie du travail était finie.
Je ne sais pas si c'était un adieu ou une relève. La maison qui vit va me manquer. Depuis cette nuit, je sais à présent qu'elle a des choses à dire et que ses habitants sont en phase avec elle. Voilà, habillée, valise faite et je suis dans les escaliers avec mes souvenirs et mes yeux humides.
Il y a eu aussi la photo, sur le pas de la porte, avant de partir. Tout le monde devant la maison, et moi au milieu. Ce matin-là, sans savoir pourquoi, j'avais glissé dans la poche de mon pantalon la carte que Basira m'avait remise face cachée, à Havenport. Interdiction de la retourner : pas maintenant. Elle était contre ma hanche quand l'appareil a claqué et je l'ai sentie irradier. Une chaleur nette, brève, comme une réponse.
Le temps d'un battement de cœur, je n'étais plus sur le pas de la porte. J'étais un loup blanc, mes queues de kitsune balayant l'air derrière moi, et un œil égyptien luisait sur mon front. Puis le flash est retombé. La maison était là. Tout le monde souriait. Personne n'avait rien vu.
Je n'ai pas retourné la carte. Je sais seulement qu'elle m'a laissé voir quelque chose que je ne sais pas encore.
On m'a conduite au Vieux Carré pour un dernier café. J'ai regardé la rue s'ouvrir sur une journée à laquelle je ne participerais pas, et j'ai eu cette sensation très nette, très inconfortable, d'être déjà partie sans avoir bougé de ma chaise. Le café était trop chaud. Je l'ai bu quand même, jusqu'au bout, parce que c'était la dernière chose que j'allais faire ici et que je voulais qu'elle dure. J'ai humé l'air ambiant, ce mélange d'épices, d'encens, de café « debout les morts » et j'ai regardé comme une caméra qui filme à 360° afin de m'imprégner de ses couleurs, un air de jazz en fond, la vie prenait un sens différent à la Nouvelle-Orléans.
À l'aéroport, tout est redevenu ordinaire d'un coup. Des files, des annonces, un tampon. Neuf heures de vol pour recoudre deux endroits qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre.
J'ai emporté sept objets. Six que je peux tracer. Des souvenirs hauts en couleur, les odeurs, les sensations, la nature, la chaleur humaine. Et tout ce qui m'a été révélé sur moi-même.
Je pense que je vais en découvrir plus, une fois les photographies développées. Mais en attendant, je termine d'écrire dans l'avion et je vous retrouve bientôt chez moi !
...la suite au retour, à Havenport !




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