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🌊 Traversée VII · La Maison Beaumont ne dort jamais (ARC 01/05/14)

Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
Lyra descend les escaliers de la Maison Beaumont, les jumeaux sont déjà en bas...

📍Les Traversées de Lyra · Arc 01 · Nouvelle-Orléans

Printemps 2048 · Récit de lieu, par Lyra Embercroft


La première fois que la Maison Beaumont m’avait réveillée, j’avais accusé les tuyaux. C’était une explication raisonnable, donc forcément provisoire.


La deuxième fois, le cadre au-dessus du buffet avait changé d’angle.


Je l’avais redressé avant de monter me coucher. J’en étais certaine parce que la photographie m’avait retenue quelques secondes de trop : deux jeunes femmes devant un mur peint, le soleil mangé par les années et un coin de ciel où l’émulsion avait viré au jaune.


Mais pour ma dernière nuit, cette fois j'étais réveillée, oui j'avais du mal à dormir. La maison était silencieuse, mais pas vide.


Ses panneaux solaires continuaient de redistribuer une lumière basse dans les plinthes. Les capteurs d’humidité clignotaient derrière une grille en cuivre. Une ventilation ancienne soufflait par à-coups sous les moulures. Toute la technologie de 2048 savait se faire oublier ici, glissée dans le bois sombre et le fer forgé.


Pourtant, le bruit que j’entendais ne suivait ni les gaines ni les canalisations. Il avançait dans les murs avec la patience de quelque chose qui connaissait le plan avant nous.


Et me voilà, dans les escaliers, au beau milieu de la nuit, je vois ce fameux cadre penchait vers la porte du couloir comme s’il observait quelqu’un passer.


Je descends un peu plus, éclairée par la lampe de mon téléphone, et là je vois Hiro, qui était assis au pied de l’escalier avec un carnet sur les genoux. Il n’avait pas l’air surpris de me voir. Sur la page, il avait dessiné le buffet du salon, puis une masse sombre tassée dessous. Pas une silhouette complète. Plutôt la place occupée par quelqu’un qui refusait encore d’être regardé.


Yuto se tenait derrière lui, une main posée contre sa mâchoire. Il prétendait que ce n’était rien, mais son corps disait le contraire. Chaque fois que le frottement circulait dans le mur, ses épaules se raidissaient avant que le son nous atteigne. Hiro percevait la présence par l’image. Yuto la recevait dans ses os.


Sous le buffet, il n’y avait rien que de la poussière, une bille oubliée et l’ombre trop dense du meuble. Quand j’ai approché mon téléphone, la mise au point a refusé trois fois. Pixel n’était pas là pour commenter la qualité de mon courage ou de mon cadrage. J’ai photographié quand même.


Sur l’écran, le coin vide paraissait plus sombre que dans la pièce. Dans le reflet du verre du cadre, une ligne claire dessinait quatre notes sur une portée invisible. Yuto a dit quelque chose à voix basse et Hiro a ri. Un rire court, celui des frères qui n’ont pas besoin de finir leurs phrases.


L’air a changé.

Une odeur est passée dans la pièce, le temps d’une inspiration. Du sel, du goudron, de la corde mouillée. Une odeur de mer, mais pas celle du bayou, pas cette eau lourde et végétale qui stagne entre les racines. Une mer ouverte, froide, très ancienne. Une odeur qui n’avait rien à faire à quatre-vingts kilomètres des côtes.


Elle est partie avant que je puisse la nommer. Les garçons ne l’avaient pas sentie. Les éclairages de la rue commençaient à percer à travers les stores, le petit matin déjà alors que j'avais eu l'impression que nous étions encore dans la nuit noire.


Evangeline est descendue sans allumer les plafonniers. Baron avançait près de sa jambe, lentement, le museau presque au sol. Il s’est arrêté avant elle. Il a tourné la tête vers l’angle du salon, celui où il n’y a jamais rien eu, et il s’est immobilisé. Pas une pose d’alerte. Pas un grognement. Il regardait, simplement, comme on regarde quelqu’un entrer.


J’ai compté. Trois minutes. Peut-être quatre.



Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
Lyra et Evangeline avec Baron qui sent une présence dans la Maison...

Evangeline l’a vu. Elle n’a rien commenté. Elle a continué vers le chambranle comme si un chien qui fixe un coin vide pendant quatre minutes faisait partie des choses qu’on ne relevait pas dans cette maison.


Elle n’a pas chassé ce qui se trouvait là. Elle a vérifié les seuils.

Ses gestes étaient précis : une main au chambranle, deux doigts contre le bois du buffet, une coupelle déplacée d’un centimètre près de la fenêtre.


La maison répondait par de petits craquements, jamais au hasard. Certaines présences, ai-je compris, avaient le droit de rester. Le rôle d’Evangeline n’était pas de rendre la demeure silencieuse, mais de décider jusqu’où chaque mémoire pouvait aller.


La règle était simple même si personne ne l’énonçait : rien ne parlerait à travers les garçons. Rien ne franchirait la porte de leur chambre. Rien ne profiterait de leur éveil pour devenir plus fort.

Le bruit dans les murs s’est arrêté.


Puis la photographie jaunie s’est tournée face au mur.

Nous sommes restés immobiles. La maison, elle, a continué.

Une vibration a traversé le buffet. Quatre notes, peut-être cinq, reprises par le verre d’une carafe puis par un tuyau de cuivre derrière la cloison.


Je connaissais ce motif sans savoir d’où. Il ressemblait à quelque chose que Séverin aurait pu jouer après minuit, lorsque la salle se vide et que les morceaux cessent d’être destinés au public. Hiro a tourné une page. Il avait déjà dessiné un saxophone posé sur une chaise. À côté, une forme sans visage gardait une porte fermée.


La photographie est revenue seule à sa position initiale. Dans son reflet, un détail avait changé : sur le mur peint derrière les deux femmes, quelques lettres effacées formaient encore le début d’un nom.


MARIGNY.


Pas assez pour une preuve. Suffisamment pour une direction.

La présence sous le buffet n’avait livré ni identité ni confession. Elle avait protégé les garçons, rappelé un morceau et déplacé une image. La maison ne répondait pas à nos questions. Elle choisissait ce que nous étions capables de porter.


Nous sommes retournés dans nos chambres, sans mots et sans bruits.

Au matin, fatiguée avec seulement 2h de sommeil, je suis descendue avant les autres, les capteurs n’avaient enregistré aucune anomalie. Le cadre était droit. La bille sous le buffet avait roulé jusqu’au milieu du salon. Et d'un coup Hiro apparut derrière moi, s'est penché et l'a rangée dans sa poche.

Je n'ai pas demandé pourquoi.


Il y a des gens qui reconnaissent certaines choses parce qu'ils les ont déjà vues comme ma grand-mère Basira, ma tante Zara et même mon père Bjorn. Je commençais à me demander combien de personnes autour de moi savaient des choses qu'elles attendaient le bon moment pour dire.


Je repense aux croquis de Hiro, je ne savais pas qu'il dessinait aussi bien. Intuitif, un peu comme moi, sauf que lui, il dessine ce que personne ne voit. Tant de questions sont encore sans réponses, je n'ai pas eu assez de temps avec ma famille. Mais j'espère en apprendre plus quand ils viendront me voir cet été à Havenport.


J'ai caressé doucement les cheveux de mon cousin, il m'a sourit. Il va me manquer. Hiro ouvrit son carnet et me donna les croquis de cette nuit avec un clin d'oeil. Je ne sais pas pourquoi mais je vais les mettre dans mon carnet avec mes derniers écrits...


Les maisons ne dorment pas.
Elles attendent seulement que nous cessions de faire du bruit.

Je clôture ici ma traversée mais les aventures ne s'arrêteront pas là... une dernière note demain avant mon retour à Havenport !


Signature de Lyra


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