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🌊 Traversée III · L'Entre-Deux (ARC 01)

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
Lyra avec Séverin dans son Club de Jazz - Bar Clandestin de la Nouvelle-Orléans...

📍Les Traversées de Lyra · Arc 01 · Nouvelle-Orléans

Printemps 2048 · Récit de lieu, par Lyra Embercroft


Il faut que je vous raconte le soir de mon arrivée quand même... Car il y a beaucoup à dire même si j'hésitais à vous en parler.


Je prends quelques minutes en cette fin de matinée avant de visiter la ville avec Zara. Elle veut que je fasse du lèche-vitrine... Donc je prends le temps de vous parler de la nuit dernière. Et elle m'a dit qu'une séance de tatouage était prévue.


Dans une de mes notes, je vous ai parlé vite fait de L'Entre-Deux, le bar clandestin de Séverin... Je vais vous décrire l'endroit et le déroulement de la soirée... Vous êtes prêts ?


On descend à L'Entre-Deux par un escalier qu'on ne trouve pas si on ne le cherche pas. Une porte sans enseigne, au fond d'une cour, et puis des marches qui s'enfoncent dans le ventre de la ville. Plus tu descends, plus l'air se charge. De cire, de fumée douce, de quelque chose de sucré qui n'a pas de nom. En bas, une cave voûtée, un bar en acajou qui boit la lumière rouge, et une musique qui semblait déjà jouer avant qu'on arrive et qui jouera encore après qu'on sera partis.


C'est le genre d'endroit où l'on ne demande pas aux gens ce qu'ils sont. On le devine, et on garde la réponse pour soi. À une table, deux femmes trop belles pour n'être que belles. Au bar, un homme en costume clair dont l'ombre ne tombait pas tout à fait du bon côté. Personne ne me regardait, et tout le monde m'avait vue entrer. Zara m'avait prévenue. Ce qui se passe à L'Entre-Deux reste à L'Entre-Deux. Les dettes s'y paient toujours.


Séverin jouait.

Je ne savais pas qu'il jouait. Personne ne me l'avait dit. Il tenait un saxophone comme on tient une conversation commencée il y a très longtemps, sans hâte, sans effort, en laissant les silences faire la moitié du travail. La lumière rouge glissait sur sa peau, sur ses locs courtes, sur le noir de son costume. Il ne regardait personne en jouant. Il avait l'air de jouer pour une absente.


Quand il a posé l'instrument, il est venu droit vers moi. Pas vers Zara. Vers moi.

Il a posé un verre devant moi sans que je demande rien. Un whisky ambré, deux glaçons, exactement ce que j'aurais choisi si on m'avait laissé le temps de choisir. Il sait des choses, cet homme. Il sait avant. Il s'est appuyé au bar à côté de moi, pas trop près, juste assez pour que l'air entre nous change de température.


On a parlé. De rien, d'abord, comme on jette des cailloux pour mesurer la profondeur. Puis de la ville, de la musique, de Havenport qu'il ne connaît pas et que je lui ai mal décrite exprès, pour voir s'il insisterait. Il a insisté. Il me regardait une seconde de trop à chaque fois, et il le savait, et il savait que je le savais, et aucun de nous n'a fait mine de l'ignorer. C'est ça, le pire. Ou le meilleur. Rien n'était caché. Tout était su.


Il y a un détail que je n'oublie pas. Au milieu d'une phrase, son regard a quitté le mien une fraction de seconde, est allé se poser sur l'escalier, vers le haut, vers la maison, vers les garçons endormis là-bas. Yuto. Il surveille Yuto. Je l'ai compris à cet instant, à la façon dont son sourire s'est éteint puis rallumé. Sous le charmeur, il y a un homme qui monte la garde sur quelque chose qu'il a créé et qu'il ne peut pas approcher. Ça l'a rendu, l'espace d'une seconde, presque insupportablement humain.


Je me suis demandé ce que Neva penserait de lui. Je crois qu'elle ne le quitterait pas des yeux. Pas par méfiance. Par reconnaissance. Les prédateurs se saluent.

Il n'y a pas de lien de sang entre nous, et nous le savons tous les deux. Il est le frère d'Evangeline, et Evangeline est la compagne de ma tante, et ça fait de lui une sorte d'oncle de papier, un parent qu'aucun arbre généalogique ne réclamerait vraiment. C'est commode. C'est dangereux. Les deux à la fois, comme tout ce qui mérite qu'on s'en méfie.


À un moment, il a souri et il a dit que j'avais les yeux de quelqu'un qu'il avait connu. Il n'a pas dit qui. J'ai failli demander. Je n'ai pas demandé. J'apprends, je l'ai déjà dit. On ne tire pas tous les fils le même soir.


Je suis remontée tard, l'escalier dans l'autre sens, l'air qui s'allégeait à mesure. Derrière moi, la musique a repris, comme si rien ne s'était passé, parce que rien ne s'était passé, justement. C'est ce rien qui me tient éveillée.


Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
L'entrée de L'Entre-Deux, près du Cimetière dans les quartiers reculés de la Nouvelle-Orléans...


Zara m'a regardée du coin de l'œil sur le chemin du retour. Elle n'a rien dit. Mais elle a souri, ce sourire qui veut dire qu'elle a vu, et qu'elle ne dira rien, et que je devrais peut-être faire attention.


Je crois que je vais y retourner dans la semaine, juste pour être sûre... Car je suis rentrée avec des tas de questions et des pensées enivrantes, je vais mettre cela sur le compte de l'alcool. Allez, je file avec ma tante, je vous tiens au courant...


Il y a des endroits qui n'existent qu'après minuit.
Et des hommes qui n'existent que dans ces endroits.

À bientôt, des pages blanches n'attendent que d'être remplies...


Signature de Lyra

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