🌊 Traversée II · La Maison Beaumont au matin (ARC 01)
- Lyra Embercroft

- il y a 2 jours
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📍Les Traversées de Lyra · Arc 01 · Nouvelle-Orléans
Printemps 2048 · Récit de lieu, par Lyra Embercroft
Je me suis réveillée avant tout le monde, même si je pensais que j'allais faire la grasse mat' vu l'heure à laquelle je m'étais couchée la veille.
À Havenport, ce rôle revient à Frost. Il vient se rouler contre mes pieds au petit matin et il les réchauffe jusqu'à ce que je cède, que j'ouvre un œil, que je renonce au sommeil.
Ce matin-là, mes pieds sont restés froids. Je suis restée allongée un long moment à fixer un plafond qui n'était pas le mien. Des moulures fatiguées, une fissure qui dessinait une rivière, un ventilateur qui brassait l'air tiède sans vraiment le rafraîchir. Pas de sphère bleue clignotant dans le noir. Pas de respiration lourde de panthère au pied du lit. Personne pour me dire, à sa manière silencieuse, qu'il était trop tôt. Juste moi, et une maison que je ne connaissais pas encore.
J'ai fini par me lever...
Le plancher était déjà chaud sous mes pieds nus, à cette heure. La maison des Beaumont respire d'une façon que je n'avais entendue nulle part ailleurs. Le bois travaille, craque, soupire. Quelque part, un réfrigérateur ronronnait.
Dehors, le Faubourg Marigny s'éveillait en musique sans que personne ne joue, un klaxon lointain, un oiseau que je ne savais pas nommer, le glissement d'un tramway sur ses rails. J'ai descendu l'escalier en me tenant à une rampe couverte de petites entailles, des années de bagues et d'ongles peut-être.
En bas, la lumière entrait par les persiennes, en lamelles dorées. Elle se posait sur tout, en désordre. Sur les plantes, et il y en avait partout, grasses, débordantes. Sur un mur entier de cadres dépareillés. Sur l'autel d'Evangeline, dans un angle, avec ses bougies éteintes, ses verres d'eau, ses offrandes que je n'osais pas regarder de trop près.
Sur le coin atelier de Zara, près de la fenêtre, là où l'encre et les aiguilles attendaient dans un ordre précis qui jurait avec le reste de la pièce. Nyx m'observait depuis le dossier d'une chaise. Le corbeau de Zara. Ses plumes prenaient des reflets violets dans cette lumière, et il a incliné la tête quand je suis entrée, comme on jauge quelqu'un dont on n'a pas encore décidé.
Plus loin, sur le rebord, un chat blanc me fixait sans cligner. Shiro. Aussi silencieux que le garçon à qui il appartient. Je sentais une présence lovée sous le buffet, patiente, et j'ai préféré ne pas vérifier laquelle.
C'est étrange, une maison pleine de familiers qui ne sont pas les vôtres. Ils savent que vous n'êtes pas d'ici. Ils vous laissent passer, mais ils comptent vos pas. Chez moi, Neva aurait déjà tranché la question d'un seul regard. Ici, je devais faire mes preuves seule, et je n'en avais pas l'habitude.
Zara était dans la cuisine.
Elle ne m'avait pas entendue, ou elle faisait semblant. Elle préparait du café à la chicorée, ce mélange amer et sombre qui sent la terre brûlée, et ses gestes m'ont arrêtée net au seuil de la pièce. La façon de tenir la tasse à deux mains. La façon d'incliner la nuque en attendant que l'eau passe. C'étaient les gestes de Basira. Les mêmes, exactement, à quarante ans de distance, en plus vif, en plus tranchant, comme si quelqu'un avait pris ma grand-mère et lui avait retiré le poids des années sans lui retirer la peine.
Elle a senti que je la regardais. Elle a souri sans se retourner tout de suite. On a parlé de rien. Du décalage horaire, de la chaleur qui n'allait faire qu'empirer, des draps que j'avais ou que je n'avais pas.
Puis mon regard est tombé sur une photo coincée parmi les cadres, jaunie sur un bord. Deux jeunes femmes qui riaient devant un mur peint. J'allais demander. Zara a suivi mon regard, et quelque chose s'est fermé en elle, doucement, sans bruit, comme une porte qu'on retient pour ne pas la claquer.
Elle a posé une tasse devant moi. Elle a changé de sujet. Je connais ce silence. Je vis avec depuis toujours, sous une autre forme, dans une autre maison. On ne prononce pas certains noms au petit matin. On attend. J'ai bu mon café.
Et puis la maison s'est réveillée d'un coup.
Les jumeaux sont arrivés comme une seule tempête à deux têtes. Yuto parlait déjà fort, riait d'une blague que personne n'avait entendue, ouvrait le réfrigérateur, le refermait, recommençait. Hiro le suivait à un pas, plus lent, un carnet sous le bras, les yeux encore pleins de sommeil.
Ils m'ont vue et ils se sont figés une seconde, tous les deux, avec le même air émerveillé, un peu gêné, comme si une affiche qu'ils avaient au mur venait de s'asseoir à leur table. J'ai une vingtaine d'années de plus qu'eux et soudain je ne savais plus quoi faire de mes mains.
Yuto s'est laissé tomber sur la chaise en face. Les yeux cernés, le sourire trop large pour l'heure. Il a dit qu'il avait mal dormi, encore, qu'il faisait trop chaud la nuit, qu'il se réveillait avec une drôle de sensation dans la mâchoire. Il a dit ça en riant, en mordant dans une tranche de pain, sans s'entendre. Personne autour de la table n'a relevé. Mais j'ai vu Evangeline, sur le seuil, suspendre son geste une fraction de seconde. Et j'ai vu Hiro lever les yeux de son carnet, regarder son frère, puis regarder un coin vide de la pièce, là où il n'y avait rien à voir, et y rester un instant de trop.
Je n'ai rien dit. Ce n'était pas à moi de dire.
Evangeline est entrée pour de bon, a embrassé le crâne de chaque garçon, a effleuré l'épaule de Zara au passage. La maison s'est remplie de voix qui se chevauchaient, de chaises qu'on traîne, de l'odeur du pain et de la chicorée. Une vraie famille, bruyante, emmêlée, vivante. La mienne, et pas tout à fait. J'étais assise au milieu, une tasse chaude entre les mains, et je me suis surprise à chercher du regard une panthère qui n'était pas là.

Quelque part au nord, dans un loft silencieux, Neva attendait. Frost faisait ses griffes sur un carnet. Pixel boudait probablement déjà la journée. Basira, Bjorn, Silas et Kaia devaient avancer dans leur quotidien sans moi... Tex me manque aussi, parfois quand on vit dans le tumulte de ces journées qui se ressemblent et qui fatiguent ou même lassent, il suffit d'un jour loin de ces moments et des personnes qu'on aime pour se sentir perdu.
Ici, le café était amer, la lumière était dorée, et je commençais à comprendre que je n'étais pas venue pour des vacances.
Il y a des maisons qui vous adoptent avant de vous connaître.
Celle des Beaumont m'a d'abord jaugée...
A bientôt, des pages blanches n'attendent que d'être remplies...




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