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🌊 Traversée V · Mambo Célestine (ARC 01)

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
Mambo Célestine avec son Python blanc Damballah dans la pièce principale de la maison ancestrale dans le Bayou...

📍Les Traversées de Lyra · Arc 01 · Nouvelle-Orléans

Printemps 2048 · Récit de lieu, par Lyra Embercroft



Zara m'emboîta le pas sur le ponton, elle frappa légèrement à la porte puis entra sans attendre de réponse comme si elle était chez elle. J'ai eu un bref moment d'hésitation, je ne sais pas si c'était par respect ou dû à l'appréhension de ce que j'allais découvrir...


L'intérieur sentait le café, la cire et quelque chose de vert que je n'ai pas su nommer. Il faisait sombre malgré l'aube qui s'était levée dehors, et chaud, d'une chaleur de pièce close où l'on a vécu longtemps. Des bougies. Des images de saints aux cadres dorés, et entre elles, d'autres visages que je ne connaissais pas, plus anciens, plus rouges.


Une table couverte d'une toile cirée. Une bouteille, un verre d'eau, un cigare éteint posé en travers d'une soucoupe.


Et mon regard scruta la pièce, puis une silhouette assise dans un vieux fauteuil en rotin, des bougies allumées autour, une canne posée à côté dont la poignée était un crâne et un python blanc qui était enroulé autour d'un des pieds du fauteuil... Je peux vous dire que j'ai ressenti des frissons dans le dos.


À ma grande surprise, Mambo Célestine est minuscule. C'est la première chose. La deuxième, c'est qu'elle remplit quand même toute la pièce, et qu'à côté d'elle on se sent soudain de trop avec ses grands bras et ses grandes jambes.


Elle ne m'a pas demandé comment j'allais. Elle ne m'a pas dit bonjour, pas vraiment. Elle m'a regardée entrer comme on lit enfin une lettre qu'on attendait depuis des années, en cherchant tout de suite la ligne qui compte.


Puis elle se leva et traversa la pièce avec une aisance presque animale, c'était une ambiance assez surnaturelle. La porte était grande ouverte, la brume commençait à s'engouffrer dans la pièce et enveloppait Mambo Célestine comme si elle ne faisait qu'un avec le bayou.


Elle a tapé une chaise du plat de la main pour que je m'assoie, et elle m'a servi un café si noir qu'il avalait la lumière, comme l'eau du bayou dehors.


Elle a parlé sans préambule.

Elle m'avait vue, a-t-elle dit. Pas en rêve. Autrement. Debout entre deux flammes. L'une froide, une flamme qui ne brûle pas, bleue comme une mer que je n'ai pas encore traversée.


L'autre brûlante, une flamme de forge, de celles qui font fondre le métal et plier les hommes. Elle a dit ça en touillant son propre café, sans me regarder, comme si elle me décrivait un rêve qu'elle aurait fait sur quelqu'un d'autre.


Elle a dit qu'elle ne savait pas si je tenais ces flammes pour les éteindre ou pour les attiser. Que les deux versions existaient en même temps dans ce qu'elle avait vu. Que c'était ça, le problème.


Et puis elle a ajouté un détail, et c'est ce détail qui m'a glacée...


Dans sa vision, a-t-elle dit, il y avait une bête. Une bête sombre, assise un peu en retrait, qui regardait sans bouger. Qui ne défendait rien, n'attaquait rien. Qui savait, simplement, et qui attendait. Célestine a posé sa cuillère. Elle a dit que cette bête comptait autant que les flammes. Peut-être davantage.


J'ai senti mes mains devenir froides autour de la tasse brûlante. Parce que cette bête, je la connais. Je la connais mieux que je ne me connais moi-même. Et elle n'était pas censée être là. Elle est au nord, dans un loft trop silencieux, à des milliers de kilomètres de ce bayou. Elle n'a pas pris l'avion. Elle n'a pas traversé. Et pourtant une vieille femme que je rencontrais pour la première fois venait de me la décrire, jusqu'à la façon qu'elle a de regarder sans bouger.


Je n'ai rien dit. Qu'est-ce qu'on dit, à ça...


Maison victorienne double-gallery du Faubourg Marigny à la Nouvelle-Orléans au crépuscule, balcons en fer forgé fleuris, toiture végétalisée et panneaux solaires, autel à bougies sur la véranda. Lyra Embercroft, cheveux bleus et veste à capuche lumineuse, assise sur un banc avec le corbeau Nyx.
Lyra contemplant le paysage sauvage du bayou, au loin la cabane de Joe, Zara lui glisse un message à l'oreille qui fait sourire le vieille homme...

J'ai eu froid d'un côté du corps et chaud de l'autre, là, sur cette chaise, dans une pièce où la chaleur était pourtant la même partout. Je ne saurais pas l'expliquer autrement. Quelque chose en moi écoutait une langue que ma tête ne parle pas encore.


Célestine m'a laissée mariner un instant. Puis elle s'est penchée, elle a pris mon menton entre deux doigts secs et durs comme des brindilles, elle m'a tournée vers la lumière de la fenêtre, et elle m'a regardée vraiment, pour la première fois.


« Je ne sais pas si tu es la réponse, a-t-elle dit. Ou la question. »

Voilà. C'est tout. C'est la phrase que je traîne depuis, celle qui revient quand je m'y attends le moins, qui me réveille la nuit.


Et puis, sans transition, elle a tapé dans ses mains. Le charme s'est rompu net. Elle s'est levée, elle a resservi du café à la ronde en se plaignant de ses genoux, et elle a demandé à Zara des nouvelles d'une cousine de Bâton-Rouge dont je n'avais jamais entendu parler, une histoire de mariage, de robe, de belle-mère impossible.


Zara a ri. La pièce est redevenue une cuisine. Le cosmos avait fini son service et rendait la place au quotidien.


On ne discute pas avec une femme qui range ses visions comme d'autres rangent la vaisselle.


Je suis ressortie sur le perron. La brume se levait sur le bayou, le chat efflanqué n'avait pas bougé, et j'ai senti, très fort, l'envie qu'une certaine panthère soit là, à mes côtés, pour me dire d'un seul regard ce que je devais penser de tout ça.


Mais elle était dans la vision. Pas sur le perron.


Et je crois que c'est exactement ce que Célestine voulait que je comprenne. Zara me prit dans ses bras, une chaleur humaine que je connaissais bien, comme celle de ma grand-mère. La même façon de caresser mon dos pour me dire ça allait aller.


Je regardais au loin l'étendue du bayou, cette faune et flore si différentes de mon Havenport. Une envie d'y flâner avant de revenir voir Evangeline et les jumeaux.


Je regardais Zara et elle comprit, me prit par la main et s'avança au niveau de la barque où se trouvait Joseph Beaumont, alias Joe le passeur, cousin germain de Mambo Célestine, mais je vous raconterai sûrement son histoire à mon retour car je vais un peu demander à Evangeline, l'histoire de sa famille. Zara chuchota quelque chose à Joe et il sourit avant de faire un geste pour nous dire d'embarquer sur sa barque rafistolée...


Je pense vous raconter la suite dans une de mes notes, ce soir ou demain matin si j'ai le temps. Voilà, la barque file sur l'eau noire du bayou, sans bruit, et cela commence déjà à m'apaiser...


Elle ne m'a pas dit l'avenir. Elle m'a dit que je faisais partie d'une question que personne n'a fini de poser.

À bientôt, des pages blanches n'attendent que d'être remplies...


Signature de Lyra


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